Avortement ou mort sociale : les droits des prisonniers au Togo

La semaine dernière, je suis allée visiter la prison civile de Lomé. Ma mission : rencontrer et interroger les femmes enceintes ou accompagnées d’enfants (oui, vous avez bien lu, les femmes sont fréquemment forcées de garder leurs nouveau-nés avec elles en prison). Ces interviews feront par la suite partie de la campagne que le CACIT (le Collectif des Associations contre l’Impunité au Togo) mène pour susciter une prise de conscience des droits des prisonniers au Togo.

Ce jour-là, j’ai interrogé une femme en particulier, que j’appellerai Claudia (son nom a été modifié). Claudia a une vingtaine d’années et elle est mariée. Elle est en prison depuis plusieurs mois et n’a pas encore pu consulter un avocat. Elle ne sait pas quand son procès aura lieu, s’il a lieu un jour. En fait, elle n’a même pas connaissance des charges qui sont retenues contre elle. Cependant, elle sait pourquoi elle est en prison. Elle est en prison car elle a essayé d’avorter.

Claudia est maintenant à six mois de grossesse. Elle espère qu’elle sera libérée avant son accouchement, mais c’est peu probable. Si elle est toujours en prison dans trois mois, elle ne sera pas avec son mari pendant l’accouchement. Elle n’aura pas plus de nourriture ni plus d’eau pendant sa grossesse ni une fois que l’enfant sera né. Elle ne pourra pas consulter de médecin pendant la grossesse, ni aller à l’hôpital pour accoucher.

Le CACIT a recueilli le témoignage d’une autre femme, appelons-la Elise. Elise s’est vu accorder le « privilège » d’aller à l’hôpital quand elle a ressenti les premières contractions. Elise est restée allongée sur le sol, ignorée par les médecins et le personnel médical. Pendant tout l’accouchement, Elise est restée menottée, les mains dans le dos. Quand son enfant est né, elle n’a pas pu le prendre dans ses bras ni le nourrir, puisque ses mains sont restées attachées derrière son dos. C’est ce qui attend Claudia. Si Claudia et son enfant survivent à l’accouchement, elle sera très probablement obligée d’élever son enfant en prison pour les premières années de sa vie.

Vous vous demandez comment une telle chose est possible ? Comment des êtres humains dotés de la raison, de bon sens et de sentiments peuvent-ils penser que donner la vie et élever un enfant en prison est mieux que d’avorter ? Pour répondre à cette question, il faut en savoir un peu plus sur le Togo.

Le Togo, le plus petit pays d’Afrique de l’ouest, a aujourd’hui un des plus hauts taux de besoin en moyens de contraception. Moins de 10% des 6,6 millions de Togolais ont actuellement un accès et utilisent régulièrement un moyen de contraception. Par conséquent, les avortements illégaux sont monnaie courante, et de plus en plus risqués.

En 1981, le Togo a abrogé le Code pénal français en vigueur. Ce code rendait toutes formes d’avortement et de contraception illégales. Cette interdiction concernait également la publicité, la production, le transport, la vente et l’importation de contraceptifs. Ces lois n’ont pas immédiatement été remplacées par des lois togolaises sur l’avortement et la contraception, et pendant une période tous deux étaient considérés comme légaux. Cependant, la majorité de la population a toujours une position très hostile à l’avortement et à la contraception – l’héritage de la législation coloniale française.

De ce fait, en 2006, le législateur togolais a pris une loi disposant que « l’interruption volontaire de grossesse n’est autorisée que lorsqu’elle est prescrite par un médecin et à la demande de la femme, lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’une relation incestueuse ». De plus, dans tous les cas, la loi exige que la femme obtienne le consentement de sa famille. Tous les individus impliqués dans un avortement illégal peuvent, en application de cette loi, être condamnés à une peine d’amende et à 5 ans d’emprisonnement.

Si Claudia obtient un jour un procès, telle est la peine qu’elle encourt – 5 années de prison supplémentaires et une amende. Par ailleurs, l’enfant de Claudia devra faire face à ce que l’on appelle la « mort sociale ». Parce que l’enfant est né en prison, il est peu probable qu’il obtienne un acte de naissance, ce qui signifie qu’il ne sera pas en mesure d’être adopté, ni même vacciné. Par la suite, il sera difficile pour Claudia de scolariser son enfant. Sans éducation, l’enfant sera plus susceptible d’être victime du trafic d’êtres humains et du travail forcé. Dès sa naissance, l’enfant de Claudia sera privé de la personnalité juridique et d’une existence sociale.

L’Organisation des Nations Unies (ONU) reconnaît aux femmes le droit d’avorter si l’enfant n’est pas désiré, et ce, quelle qu’en soit la raison. Je ne peux qu’espérer qu’un jour, le Togo leur reconnaîtra également ce droit. Aucune femme ne devrait avoir à choisir entre l’avortement ou la mort sociale de son enfant.

Rebecca Eder